{"id":1254,"date":"2004-02-12T15:57:51","date_gmt":"2004-02-12T14:57:51","guid":{"rendered":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/?p=1254"},"modified":"2017-10-13T11:17:18","modified_gmt":"2017-10-13T09:17:18","slug":"la-veritable-ella-maillart","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/la-veritable-ella-maillart\/","title":{"rendered":"La v\u00e9ritable Ella Maillart"},"content":{"rendered":"<h2><b>Une qu\u00eate de la sagesse sous des auspices particuliers<\/b><\/h2>\n<p><b>\u00abLe sort m\u2019a donn\u00e9 des yeux qui aiment voir\u00bb, dit-elle un jour, lan\u00e7ant aux oreilles des gens l\u2019une de ces perles dont elle \u00e9tait la premi\u00e8re \u00e0 s\u2019\u00e9merveiller. Mais ses auditeurs virent-ils dans ses perles, en l\u2019esp\u00e8ce dans celle-ci, ce qu\u2019elle y d\u00e9couvrait elle-m\u00eame? C\u2019est \u00e0 la certitude qu\u2019il n\u2019en est rien que je dois d\u2019entrer en lice.<\/b><\/p>\n<p><i>C. R.\u00a0<span style=\"font-family: Arial;\">\u2020<\/span>\u00a0(Revue ma\u00e7onnique suisse: fevier 2004)<\/i><\/p>\n<p>Des yeux qui aiment voir, qu\u2019est-ce \u00e0 dire? Ceux qui l\u2019entendirent s\u2019extasi\u00e8rent devant ce \u00abqui aiment voir\u00bb. Voir le lac, les vagues, toutes sortes de gens, des pays diff\u00e9rents du n\u00f4tre, la vue plongeante de Chandolin, les hauts sommets pleins de lumi\u00e8re qui les couronnent, les fleurs suivant la course du soleil, les insectes agiles, les papillons gracieux et multicolores? Certes. Mais Ella apprit, au cours de ses multiples voyages d\u2019exploration, qu\u2019au niveau proprement humain voir signifie avant tout, \u00e0 plus forte raison en fin d\u2019existence: comprendre. Ce que la plupart des gens ignorent ou sous-estiment. Cette face-l\u00e0 de la pr\u00e9nomm\u00e9e \u00e9chappa en g\u00e9n\u00e9ral, en particulier aux nombreux reporters qui \u00e9crivirent \u00e0 son sujet. De tous c\u00f4t\u00e9s, on voulait une Ella Maillart photographe, descriptive, n\u2019abordant surtout pas les questions qu\u2019elle se posait et qui furent pour une large part \u00e0 l\u2019origine de son existence tourment\u00e9e, la poussant toujours plus loin dans l\u2019espoir de parvenir toujours plus haut. Par exemple, elle a prononc\u00e9 ou \u00e9crit cette phrase significative, qu\u2019on s\u2019est plu \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter: \u00abComme enfant d\u00e9j\u00e0, je me posais des questions auxquelles les adultes ne savaient pas r\u00e9pondre\u00bb. Qui s\u2019en est trouv\u00e9 interloqu\u00e9? Certainement pas ceux et celles qui la d\u00e9rangeaient &#8211; elle enrageait litt\u00e9ralement \u00e0 ce sujet &#8211; pour obtenir une d\u00e9dicace dans l\u2019un ou l\u2019autre de ses livres.<\/p>\n<p>Manifestement donc, il y a lieu de creuser davantage et de rectifier bien des assertions, si l\u2019on veut se trouver en pr\u00e9sence de \u00abla v\u00e9ritable\u00bb Ella Maillart.<\/p>\n<h2><b>D\u00e9garnissons, enlevons le stuc\u2026<\/b><\/h2>\n<p>Il va sans dire qu\u2019une personne que les points de vue communs ne satisfont pas d\u00e9range. Tout son entourage directement int\u00e9ress\u00e9 (les journalistes, ses pr\u00e9sentateurs au public ainsi que ses \u00e9diteurs qui lui firent une publicit\u00e9 effr\u00e9n\u00e9e, troublant sans vergogne son repos) s\u2019\u00e9vertua \u00e0 pr\u00e9senter les fleurs d\u2019Ella sans les \u00e9pines \u00e0 effets grin\u00e7ants qu\u2019elles comportaient au sortir de son jardin. C\u2019est ainsi qu\u2019on tut soigneusement, de crainte d\u2019inqui\u00e9ter les autorit\u00e9s en place, qu\u2019elle rejetait avec la derni\u00e8re \u00e9nergie non seulement toute croyance, mais encore le fait de croire. Comment pourrait-il en aller autrement quand on aime voir, quand on cherche \u00e0 tout comprendre, quand on rejette, avide de Lumi\u00e8re, tous les clairs-obscurs dont se satisfont les fain\u00e9ants et ceux qui ne font que les endormir davantage?<\/p>\n<p>Il faut dire \u00e0 ce propos qu\u2019Ella savait \u00eatre discr\u00e8te. Elle \u00e9tait tr\u00e8s directe dans son langage, quand il s\u2019agissait de remettre en place un interlocuteur ou d\u2019exprimer ses id\u00e9es. Mais elle ne parlait qu\u2019\u00e0 voix basse, craignant leurs foudres du point de vue de son gagne-pain, quand elle trouvait \u00e0 redire aux institutions. Cette prudence, ainsi que le manque de spontan\u00e9it\u00e9 qu\u2019elle entra\u00eene, elle l\u2019apprit tr\u00e8s t\u00f4t au cours de ses voyages et de ses contacts avec des populations dont elle recherchait plus le concours que l\u2019opposition.<\/p>\n<p>On nous a pr\u00e9sent\u00e9 une Ella ne correspondant que fort peu \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Ainsi, ceux qui turent sa hargne \u00e0 voir clair et encore plus clair s\u2019alli\u00e8rent avec les superficiels pour l\u2019aduler, pour, la coupant de ses sources, en faire une sorte de g\u00e9nie, ce qui l\u2019irritait au plus haut degr\u00e9. Elle consid\u00e9rait ces gens comme de la broutille, victimes qu\u2019ils \u00e9taient, \u00e0 ses yeux, du processus classique de divinisation par m\u00e9connaissance du sujet. Comme nous aurons l\u2019occasion de nous en assurer, Ella avait pass\u00e9 le stade de la complaisance de soi. Contrairement \u00e0 certaines apparences, dues au fait qu\u2019elle \u00e9tait manipul\u00e9e sous l\u2019angle de sa production litt\u00e9raire (voir par ex. dans le quotidien \u00abLe Matin\u00bb du dimanche 22 d\u00e9cembre 96, l\u2019invitation au coeur d\u2019un grand reportage: Lire Ella Maillart, titre suivi de pour conna\u00eetre les extraordinaires voyages d\u2019Ella Maillart, une solution: se plonger dans ses livres, exhortation suivie des titres de ses 7 ouvrages r\u00e9\u00e9dit\u00e9s), Ella \u00e9tait afflig\u00e9e de se voir ainsi port\u00e9e aux nues.<\/p>\n<p>Certaines de ses connaissances elles-m\u00eames se laiss\u00e8rent \u00e9conduire par tant de tapage, comme si elle y \u00e9tait pour quelque chose. Autre exemple: en ses toutes derni\u00e8res ann\u00e9es, alors qu\u2019elle n\u2019avait plus ni voix ni station droite, elle dut se rendre \u00e0 Londres pour y donner une conf\u00e9rence, \u00abdans le seul but de promouvoir la vente de ses livres traduits en anglais\u00bb, me dit-elle pleine de rage. L\u2019article pr\u00e9cit\u00e9 avait pour titre clinquant: Ella Maillart, entre ciel et terre. Article fort bien fait d\u2019ailleurs sous la forme d\u2019une interview comportant plusieurs perles d\u2019origine. L\u2019Illustr\u00e9 du 9 avril 1997, de son c\u00f4t\u00e9, lui a consacr\u00e9 dix pages d\u2019une tr\u00e8s belle venue, \u00aben hommage\u00bb posthume, reproduisant de superbes photos prises au cours de ses voyages. L\u2019article de pr\u00e9sentation comporte d\u2019excellentes choses, mais il d\u00e9figure souverainement l\u2019int\u00e9ress\u00e9e, en la rabaissant au niveau \u00e9motif de son auteur. Son titre tout d\u2019abord: Ella Maillart, chercheuse d\u2019\u00e9ternit\u00e9, \u00e9tait trompeur. Ella \u00e9tait tout qu\u2019une spiritualit\u00e9 pr\u00e9occup\u00e9e de vivre \u00e9ternellement. M\u00eame \u00e0 la fin de ses jours, elle r\u00e9p\u00e9tait qu\u2019\u00e0 ses yeux \u00abl\u2019\u00e9ternit\u00e9 est l\u2019instant pr\u00e9sent\u00bb, ajoutant que ni le pass\u00e9 ni l\u2019avenir n\u2019\u00e9taient dignes de retenir notre attention. L\u2019auteur incrimin\u00e9 d\u00e9figure compl\u00e8tement son mod\u00e8le, lorsqu\u2019il se risque \u00e0 \u00e9crire qu\u2019il n\u2019y avait rien de c\u00e9r\u00e9bral chez Ella, dans son aspiration \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Comme si les questions dont elle harcelait son entourage d\u00e8s ses jeunes ann\u00e9es\u2026 n\u2019\u00e9taient pas d\u2019ordre intellectuel! C\u2019est justement sur ce point-l\u00e0, \u00e0 ce sujet, que cette femme d\u00e9jouait tous les pronostics, \u00e9chappait \u00e0 tous ceux qui s\u2019imaginaient la saisir \u00e0 leur niveau.<\/p>\n<p>L\u2019auteur se figure qu\u2019Ella \u00abrecherchait la paix de l\u2019\u00e2me, dans une qu\u00eate unique, inachev\u00e9e, inachevable \u00bb. Rien de plus faux. Sa qu\u00eate, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle ne tra\u00eenait pas dans les bas-fonds de l\u2019\u00e9motivit\u00e9, de la mystique sensuelle, \u00e9tait non seulement achevable, mais s\u2019est encore trouv\u00e9e achev\u00e9e. Ella atteignit le but, la compr\u00e9hension globale qui la fascinait, quelque dix ans avant sa mort, nous le verrons. Ce qui ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9e de demeurer ouverte, curieuse, d\u00e9sireuse d\u2019accro\u00eetre son savoir.<\/p>\n<p>Enfin, il n\u2019est pas vrai non plus qu\u2019Ella \u00abse fichait des richesses mat\u00e9rielles\u00bb. Elle n\u2019en \u00e9tait tout simplement pas obnubil\u00e9e. Elle a, para\u00eet-il, v\u00e9cu six mois \u00e0 Moscou \u00e0 26 ans, avec 500 francs. Il est toutefois certain qu\u2019un homme, \u00e0 sa place, n\u2019aurait jamais pu r\u00e9ussir de tels voyages, ni s\u2019en tirer avec si peu d\u2019argent. Car, en tant que femme, elle n\u2019inqui\u00e9tait pas les peuplades visit\u00e9es; en outre, la joie de vivre qui per\u00e7ait dans son sourire, lui ouvrit toutes les tentes et tous les foyers. Elle a si bien v\u00e9cu de charit\u00e9, qu\u2019elle tenta de poursuivre dans cette voie, une fois \u00e9tablie \u00e0 Chandolin. J\u2019ai toujours devant les yeux le ma\u00e7on du lieu qui construisit son chalet, lorsqu\u2019il \u00e9clata de col\u00e8re en apprenant qu\u2019Ella pla\u00e7ait de l\u2019argent en achetant des terrains dans la r\u00e9gion. \u00abDire qu\u2019on lui a donn\u00e9 des centaines d\u2019heures gratuites et qu\u2019on a travaill\u00e9 pour presque rien (il avait un fils aux \u00e9tudes et \u00e9tait dans l\u2019obligation de gagner normalement sa vie) en croyant qu\u2019elle \u00e9tait pauvre, comme elle n\u2019arr\u00eatait pas de le r\u00e9p\u00e9ter!\u00bb<\/p>\n<p>Davantage, elle se faisait r\u00e9guli\u00e8rement prier de payer la facture du panier de commissions par les personnes disposant d\u2019une voiture qui avaient consenti \u00e0 proc\u00e9der, \u00e0 sa demande, \u00e0 des achats en plaine. Elle \u00e9tait inqui\u00e8te pour ses vieux jours, avant que des hommes d\u2019affaires ne l\u2019entra\u00eenent dans leur giron en republiant ses livres. On peut dire qu\u2019elle avait si r\u00e9ellement v\u00e9cu de peu, qu\u2019elle avait pris l\u2019habitude, comme tous les gens de son esp\u00e8ce, de gratter, alors m\u00eame que les circonstances ne l\u2019exigeaient plus. Je ne dis pas cela pour ternir l\u2019\u00e9clat d\u2019Ella. Je r\u00e9tabli la v\u00e9rit\u00e9 parce qu\u2019elle doit l\u2019\u00eatre, et parce que son portrait n\u2019en devient que plus proche de chacun, plus r\u00e9aliste et plus digne d\u2019int\u00e9r\u00eat, du point de vue de son \u00e9volution. Abordons-la maintenant sous son jour v\u00e9ritable, en relevant quelques-unes de ses r\u00e9actions la pla\u00e7ant d\u2019embl\u00e9e hors du commun.<\/p>\n<h2><b>1960: mon premier vrai contact avec elle<\/b><\/h2>\n<p>Je me trouvais juch\u00e9 sur une \u00e9chelle \u00e0 cinq ou six m\u00e8tres du sol, en train de clouer une latte en bordure du toit, lorsqu\u2019une voix f\u00e9minine m\u2019interpela: \u00abCharles, Charles, descends, vite!\u00bb. Me retournant non sans quelque difficult\u00e9, je vis Ella, toute essoufl\u00e9e, au pied de l\u2019\u00e9chelle: \u00abAngeline est \u00e0 ses derniers moments\u00bb, me confia-t-elle en baissant la voix. \u00abTu as ton gros livre, ta Bible?\u00bb, reprit-elle. \u00c0 ma r\u00e9ponse affirmative, elle ajouta: \u00abEnl\u00e8ve tes salopettes, prends ton livre et va au village\u00bb. Je descendis, et elle m\u2019expliqua que cette m\u00e8re de cinq enfants est \u00e0 l\u2019agonie et que, terroris\u00e9 par la perspective de la mort, le cur\u00e9 (il avait eu il y avait quelques mois ce qu\u2019on appelait ici un coup de sang) s\u2019\u00e9tait chauss\u00e9 et \u00e9tait parti pour la Bella-Tola, un sommet de 3000 m\u00e8tres \u00e0 5 heures de l\u00e0. Elle me dit qu\u2019il \u00e9tait impossible de laisser cette famille dans un tel d\u00e9sarroi, qu\u2019il me fallait me rendre au chevet de la moribonde et lire des extraits de mon gros livre: il les impressionnerait tout en leur donnant la certitude que le n\u00e9cessaire a \u00e9t\u00e9 fait pour que l\u2019\u00e2me de la d\u00e9funte monte au ciel.<\/p>\n<p>Cela fut fait. Tout se passa bien comme Ella l\u2019avait pr\u00e9vu: les membres de la famille ne cess\u00e8rent pas de discuter entre eux pendant mes lectures, prouvant de la sorte que celles-ci \u00e9taient bien destin\u00e9es \u00e0 la moribonde, plus exactement \u00e0 lui rendre favorable le Dieu cens\u00e9 la prendre en charge. Au point que je refis ces lectures une seconde fois, non sans avoir demand\u00e9 \u00e0 la famille de faire silence, ce qui allait suivre s\u2019adressant \u00e0 eux, \u00e0 leur compr\u00e9hension. Le r\u00e9sultat fut un \u00e9merveillement g\u00e9n\u00e9ral. Curieusement cependant, ce ne fut pas seulement la famille de la d\u00e9funte qui m\u2019exprima sa reconnaissance, mais Ella elle-m\u00eame, comme si l\u2019\u00e9v\u00e9nement s\u2019\u00e9tait produit dans sa propre existence.<\/p>\n<p>Son attitude envers moi, tr\u00e8s r\u00e9serv\u00e9e auparavant, se transforma \u00e0 partir de ce jour en une ouverture totale, inconditionnelle. J\u2019avais fait connaissance de Chandolin en 1938, soit une ann\u00e9e avant Ella Maillart. Elle apprit par la suite que j\u2019\u00e9tais pass\u00e9 de l\u2019\u00e9cole polytechnique en th\u00e9ologie, ce qui me rendit plus que suspect \u00e0 ses yeux. Elle avait syst\u00e9matiquement balay\u00e9 de son mental toutes les \u00e9lucubrations relatives \u00e0 un Seigneur J\u00e9sus qui se sacrifie par amour pour nous et que le Dieu de derri\u00e8re les nuages r\u00e9compense de son geste d\u2019abn\u00e9gation par la r\u00e9surrection. Elle redoutait &#8211; elle m\u2019en a fait part plus tard &#8211; de m\u2019entendre y revenir comme converti \u00e0 la th\u00e9ologie. Ce fait m\u00e9rite de retenir notre attention, car il d\u00e9montre qu\u2019Ella avait \u00e0 son insu pass\u00e9 par le rejet impliqu\u00e9 dans le bapt\u00eame de Jean. Elle avait amorc\u00e9 au plein sens du terme, le \u00abchangement de pens\u00e9e, d\u2019intelligence\u00bb exig\u00e9 (d\u2019apr\u00e8s le texte grec des \u00e9vangiles) par le pr\u00e9nomm\u00e9 et le J\u00e9sus historique, son associ\u00e9 de Qoumr\u00e2n, pour mettre fin \u00e0 l\u2019emprise mentale d\u00e9sastreuse de J\u00e9rusalem. Devenue de la sorte \u00abune brebis perdue de la maison d\u2019Isra\u00ebl (figur\u00e9e ici par les inepties du christianisme traditionnel) \u00bb, elle se trouvait disponible envers les r\u00e9ponses appel\u00e9es par les multiples et incessantes questions de \u00abses yeux qui aiment voir\u00bb.<\/p>\n<p>Si bien qu\u2019on peut affirmer qu\u2019Ella n\u2019a jamais connu la mise au rancart &#8211; syst\u00e9matiquement pratiqu\u00e9e par les croyants &#8211; du \u00abCherchez, et vous trouverez\u00bb qui d\u00e9termine la vie du psychisme. Aussi n\u2019est-ce que lorsque l\u2019autorit\u00e9 eccl\u00e9siastique, \u00e0 fin 1955 m\u2019e\u00fbt intim\u00e9 l\u2019ordre de renoncer \u00e0 mon enseignement, qu\u2019Ella manifesta quelque int\u00e9r\u00eat pour celui-ci. Ses questions se mirent \u00e0 pleuvoir. Elle trouva n\u00e9anmoins, ce qui ne saurait surprendre, que mon ouvrage de circonstance Exploration de la pens\u00e9e de J\u00e9sus \u00e9tait difficile, malheureusement trop difficile pour faire passer le message. Au fil des ans, je lui remis de main \u00e0 main \u00e0 Chandolin &#8211; parfois m\u00eame en les lui adressant \u00e0 Gen\u00e8ve en hiver &#8211; les pages les plus digestes et marquantes de mes travaux. Nous nous en entretenions lors de nos entrevues, en son chalet ou dans le mien. Et cela jusqu\u2019en l\u2019ann\u00e9e 1960, o\u00f9 l\u2019affaire de l\u2019accompagnement r\u00e9ussi de la mourante mit fin \u00e0 ses derni\u00e8res r\u00e9ticences.<\/p>\n<p>Dans cette derni\u00e8re affaire, elle avait montr\u00e9 qu\u2019elle ne pouvait pas vivre heureuse en pr\u00e9sence du malheur des autres, lorsqu\u2019il s\u2019av\u00e8re possible d\u2019y rem\u00e9dier. Elle ne se comportait pas diff\u00e9remment face \u00e0 la nature: sous ses yeux, les plantes devaient fleurir, et dans ses oreilles les chats ronronner. Pas trace d\u2019\u00e9motion au sens o\u00f9 l\u2019entendent les \u00e9motifs, ces gens sans questions, ces st\u00e9rilis\u00e9s mentaux qui pullulent de nos jours. D\u2019ailleurs, elle parlait de joie, de plaisir, jamais d\u2019\u00e9motion, rench\u00e9rit Mme Rittmeyer. Ce terme d\u2019\u00e9motion \u00e9tait absolument \u00e9tranger \u00e0 son vocabulaire, ce qui n\u2019est pas peu dire. Ce qui explique toutefois notre parfaite convenance r\u00e9ciproque sur le plan de la recherche.<\/p>\n<h2><b>Le secret: l\u2019insertion dans le Tout finalement r\u00e9alis\u00e9e<\/b><\/h2>\n<p>Sa qu\u00eate incessante avait spontan\u00e9ment fait d\u2019elle un Apprenti, relativement \u00e0 un Univers habilit\u00e9 \u00e0 Parler, \u00e0 nous enseigner, sous la forme de notre perception du langage des faits. Son dialogue avec les sages d\u2019Extr\u00eame-Orient, puis avec moi-m\u00eame fit d\u2019elle un Compagnon de l\u2019esprit qui r\u00e9pond. Il ne lui restait plus qu\u2019\u00e0 se trouver \u00ab\u00e9lev\u00e9e \u00e0 la Ma\u00eetrise\u00bb. C\u2019est ce dont elle se rendit subitement compte, quand je lui eus fait part de mon appartenance de longue date \u00e0 la Franc- Ma\u00e7onnerie et qu\u2019elle m\u2019avoua que son p\u00e8re en faisait \u00e9galement partie! Ce fut l\u2019entente parfaite. En effet, depuis lors, je pus faire abstraction de mes points de vue apparemment religieux en recourant au symbolisme ma\u00e7onnique. Elle buvait du petit lait, le transformait elle-m\u00eame en cr\u00e8me du plus haut niveau.<\/p>\n<p>On a pu classer les hommes en trois cat\u00e9gories: ceux qui s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 la \u00abbouffe\u00bb et au sexe; ceux qui s\u2019int\u00e9ressent aux histoires de gens et chez qui la projection de soi (supr\u00e9matie de l\u2019Ego) est de rigueur; ceux enfin qui s\u2019int\u00e9ressent aux id\u00e9es. Ella Maillart \u00e9tait de cette derni\u00e8re cat\u00e9gorie. N\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 la plupart, aux journalistes notamment, ses explorations la conduisirent \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 des gens, non \u00e0 des histoires de gens, dont regorgent de nos jours la presse et les romans. Et encore, elle ne s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 des gens que pour autant qu\u2019ils marquent une diff\u00e9rence notable avec elle. Int\u00e9r\u00eat portant donc sur cette diff\u00e9rence, &#8211; avec \u00e0 terme par cons\u00e9quent une instruction, un enrichissement intellectuel. Elle les observait en tant qu\u2019\u00e9l\u00e9ments de sa qu\u00eate personnelle de v\u00e9rit\u00e9, pour les voir vivre, converser avec eux et en d\u00e9duire de ce qu\u2019ils pensent. C\u2019est ainsi qu\u2019elle recueillit nombre d\u2019observations de prix chez ses interlocuteurs de l\u2019Inde et du Tibet. Elle tenta, des ann\u00e9es durant, de s\u2019en satisfaire, mais finit par en voir les limites et par \u00e9prouver le besoin d\u2019en d\u00e9passer la terminologie trop vague. L\u2019id\u00e9e par exemple d\u2019\u00e9tincelle divine, dont elle paraissait encore se suffire dans sa d\u00e9claration ci-dessous, \u00e9clata litt\u00e9ralement pour faire place \u00e0 la notion ma\u00e7onnique d\u2019Inconscient informateur qui nous transcende, d\u2019 \u00abEtoile dont le rythme de flamboiement \u00e0 notre \u00e9gard s\u2019accentue jusqu\u2019\u00e0 se transformer en un Soleil \u00e0 midi-plein, \u00e9clairant le psychisme du Ma\u00eetre d\u2019une lumi\u00e8re sans ombre\u00bb. Ces pr\u00e9cisions auront d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 au lecteur que la fameuse \u00ab\u00e9tincelle divine\u00bb avait de quoi laisser Ella sur sa faim, par opposition aux faits d\u00e9couverts par les dissidents de la mer Morte suivis des Francs-Ma\u00e7ons.<\/p>\n<p>L\u2019Illustr\u00e9 pr\u00e9cit\u00e9 (9.4.1997) rapporte sous la plume de H.-L. M. cette autre perle d\u2019Ella, glan\u00e9e je ne sais o\u00f9: \u00abLe bonheur, pour moi, serait d\u2019atteindre cet \u00e9tat de saintet\u00e9 o\u00f9 cette \u00e9tincelle divine envahit tout le corps, le coeur, les sens, o\u00f9 on n\u2019a pas besoin de chercher Dieu\u00bb. Superbe affirmation o\u00f9 \u00abla recherche de Dieu\u00bb est synonyme, \u00ablorsqu\u2019on n\u2019en a plus besoin\u00bb, d\u2019accession \u00e0 la pl\u00e9nitude de l\u2019\u00eatre, face \u00e0 une relation avec l\u2019Univers devenue aussi limpide qu\u2019\u00e0 jamais \u00e9merveillante. Cependant, bloqu\u00e9e par la notion sans lendemain ci-dessus d\u2019\u00e9tincelle divine, Ella ne pouvait se rendre compte \u00e0 l\u2019\u00e9poque qu\u2019elle aspirait de tout son \u00eatre, parce qu\u2019elle se situait d\u00e9j\u00e0 sur son seuil, \u00e0 la m\u00e9tamorphose ultime. Elle n\u2019en deviendra consciente &#8211; r\u00e9alisant cette derni\u00e8re spontan\u00e9ment dans tout son \u00eatre &#8211; qu\u2019en embo\u00eetant le pas \u00e0 l\u2019Initiation ma\u00e7onnique. Ce qui l\u2019amena \u00e0 d\u00e9couvrir, en relation avec ce qu\u2019elle vivait, l\u2019incroyable ad\u00e9quation de l\u2019image de Fr\u00e9d\u00e9ric Nietzsche voyant dans son psychisme \u00abun serpent finalement emport\u00e9 par un aigle dans les airs (son \u00abau-del\u00e0 de l\u2019homme\u00bb dans l\u2019homme), comme un ami enroul\u00e9 autour de son cou\u00bb.<\/p>\n<p>Cette perspicacit\u00e9 dans l\u2019examen et l\u2019explicitation des faits, dans la recherche et la mise en lumi\u00e8re de ceux-ci, qui la caract\u00e9risait, Ella la manifestait d\u00e9j\u00e0 dans les yeux: son regard tour \u00e0 tour interrogateur et \u00e9merveill\u00e9 frappait ceux qui l\u2019approchaient. L\u2019un de ceux-ci alla jusqu\u2019\u00e0 affirmer, lors de l\u2019hommage t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 qui lui fut rendu peu apr\u00e8s son d\u00e9c\u00e8s (fin mars 1997): \u00abLorsqu\u2019elle vous regarde, Ella vous rend transparent\u00bb. Pour dire, me semble-t-il, qu\u2019elle ne se laissait pas arr\u00eater par les apparences, si trompeuses soient-elles. J\u2019irai plus loin, et j\u2019affirmerai qu\u2019elle \u00e9tait redevable de sa perspicacit\u00e9 et de la p\u00e9n\u00e9tration de son regard au fait qu\u2019elle avait enjamb\u00e9 \u00ables petits contentements\u00bb dont se satisfont les Profanes (les profanateurs de l\u2019oeil qui la faisait vivre) pour se mettre en chasse du Bonheur que ces petits contentements \u00e9taient cens\u00e9s remplacer, comme le disait si bien Nietzsche. Il en est r\u00e9sult\u00e9 qu\u2019Ella ne se laissait jamais arr\u00eater en chemin, par qui que ce soit, \u00e0 plus forte raison par quoi que ce soit. Elle pressentait que cette opini\u00e2tret\u00e9 \u00e9tait la clef du succ\u00e8s, pour autant \u00e9videmment qu\u2019une r\u00e9ponse exist\u00e2t tout l\u00e0-bas. Tout l\u00e0-bas o\u00f9 la saintet\u00e9 &#8211; pour reprendre son expression &#8211; du psychisme, du Conscient, rejoint celle de l\u2019Inconscient qui nous transcende.<\/p>\n<p>Je le r\u00e9p\u00e8te pour terminer, Ella maillart finit par atteindre ce \u00abtout l\u00e0-bas\u00bb, par vivre cette fusion derni\u00e8re entre le Conscient affranchi de l\u2019Ego et cet Inconscient royal dont les v\u00e9rit\u00e9s vraies, authentiques, corrobor\u00e9es par les faits, jaillissent et sanctifient le Conscient \u00e0 sa propre mesure. Lors d\u2019une br\u00e8ve visite que je lui fis quelques mois avant sa mort, elle me dit, dans la joie de cette communion profonde avec l\u2019Univers transcendant et ses repr\u00e9sentants, au moment o\u00f9 je la quittais: \u00abReviens, reviens, reviens!\u00bb. Je lui r\u00e9pondis que malheureusement mes propres r\u00e9dactions, \u00e0 l\u2019\u00e2ge avanc\u00e9 qui est le mien, ne me le permettraient gu\u00e8re. Et je ne la revis plus. Je l\u2019avais pri\u00e9e de ne jamais articuler mon nom, sachant que celui-ci lui nuirait dans les cercles qui aimaient la fr\u00e9quenter. Elle tint parole. Elle avait compris, et admis \u00e0 mon exemple, que le domaine, que \u00able Royaume transcendant des id\u00e9es\u00bb, comme le biologiste et Prix Nobel Jacques Monod l\u2019appelait, se passe ais\u00e9ment de nous dans sa propagation, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il nous transcende, au d\u00e9part aussi bien qu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00abO\u00f9 en est ton livre?\u00bb, me demandait-elle r\u00e9guli\u00e8rement depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Non sans marquer parfois son impatience, en particulier le jour o\u00f9 elle eut cette r\u00e9partie: \u00abIl est urgent qu\u2019il paraisse. Ce que tu as \u00e0 dire est capital. Ne tarde plus, sinon tu mourras sans l\u2019avoir fait para\u00eetre!\u00bb. Elle \u00e9tait revenue de l\u2019Inde et du Tibet, je veux dire des points de vue de leurs sages. Certes, elle avait beaucoup re\u00e7u de ces derniers, et elle ne le cachait pas: \u00abIls nous font comprendre que tout est en nous, que c\u2019est \u00e0 nous de d\u00e9couvrir ce centre essentiel\u00bb (Le Matin, 22.12.96, p.29). Mais elle n\u2019en resta pas l\u00e0. Elle embo\u00eeta le pas \u00e0 la \u00absagesse\u00bb ess\u00e9no-ma\u00e7onnique et, forte de ces nouvelles consid\u00e9rations, \u00abd\u00e9couvrit ce centre essentiel\u00bb, comprit &#8211; c\u2019\u00e9tait l\u00e0 ce qu\u2019elle entendait par \u00abd\u00e9couvrir\u00bb &#8211; ce qui se passe au niveau transcendant de son \u00eatre. Dans le pass\u00e9, il lui arrivait ici-l\u00e0 d\u2019arrimer au drapeau suisse de son chalet un drapeau de pri\u00e8re tib\u00e9tain, blanc et de forme haute. Mais ce n\u2019\u00e9tait, \u00e0 l\u2019\u00e9poque d\u00e9j\u00e0, que pour rendre hommage \u00e0 la sagesse et \u00e0 la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 des sages de ces contr\u00e9es, sagesse et s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 si proches de ceux qui viennent s\u2019\u00e9tablir en ce haut-lieu des yeux qu\u2019est Chandolin. Elle d\u00e9plorait, en ce temps d\u00e9j\u00e0, le fonds superstitieux de cette religion, dans le cas particulier l\u2019id\u00e9e que le vent va se charger de faire parvenir \u00e0 la divinit\u00e9 les pri\u00e8res &#8211; bassement int\u00e9ress\u00e9es, mat\u00e9rialistes &#8211; en cause. Il s\u2019ensuit que les personnes qui, sit\u00f4t apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s d\u2019Ella, crurent lui rendre hommage en suspendant de tels drapeaux sur un cordon \u00e0 lessive au Calvaire de Chandolin (o\u00f9 furent dispers\u00e9es \u00abau vent\u00bb ses cendres) l\u2019ont \u00e0 leur tour consid\u00e9rablement rapetiss\u00e9es, la rabaissant \u00e0 leur niveau de mim\u00e9tistes, d\u2019\u00eatre inaccomplis.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une qu\u00eate de la sagesse sous des auspices particuliers \u00abLe sort m\u2019a donn\u00e9 des yeux qui aiment voir\u00bb, dit-elle un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":12,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[21],"tags":[],"class_list":["post-1254","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classifiee"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1254","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1254"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1254\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1256,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1254\/revisions\/1256"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1254"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1254"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1254"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}