{"id":1327,"date":"2006-04-13T09:08:00","date_gmt":"2006-04-13T07:08:00","guid":{"rendered":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/?p=1327"},"modified":"2017-10-13T11:17:15","modified_gmt":"2017-10-13T09:17:15","slug":"lhumanisme-et-la-philosophie-des-lumieres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/lhumanisme-et-la-philosophie-des-lumieres\/","title":{"rendered":"L\u2019Humanisme et la Philosophie des Lumi\u00e8res"},"content":{"rendered":"<h2>Il n\u2019y a pas de v\u00e9rit\u00e9 sans lutte pour la v\u00e9rit\u00e9<\/h2>\n<p><b>\u00c0 entendre le mot Lumi\u00e8res, on aurait tendance \u00e0 s\u2019\u00e9crier: enfin!\u2026 L\u2019\u00e9vangile ne nous enseigne-t-il pas de mani\u00e8re univoque: \u00ab(\u2026) la vie \u00e9tait la Lumi\u00e8re des hommes. La lumi\u00e8re brille dans les t\u00e9n\u00e8bres, et les t\u00e9n\u00e8bres ne l\u2019ont point accueillie\u00bb. \u00c9tions-nous donc, \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle, \u00e0 l\u2019or\u00e9e d\u2019une \u00e8re nouvelle, de l\u2019apparition d\u2019une J\u00e9rusalem c\u00e9leste?<\/b><\/p>\n<p><em>M. W.* \u2013 Tradition, Lausanne\u00a0(Revue ma\u00e7onnique suisse: avril 2006)<\/em><\/p>\n<p>Ce \u00absi\u00e8cle des Lumi\u00e8res\u00bb nous apportait-il Sagesse, Force et Beaut\u00e9, ou bien ces vertus resteraient-elles les utopies qu\u2019elles ont toujours \u00e9t\u00e9? Tentons de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00c0 quoi bon b\u00e2tir, philosopher, r\u00eaver, prier si l\u2019homme n\u2019est pas le but supr\u00eame de toute d\u00e9marche, et son bonheur sur terre, mal assur\u00e9? Toute religion est mauvaise si elle ne tient pas compte de la l\u00e9gitime inclination de l\u2019homme \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 sa dignit\u00e9\u00bb (1).Notre fr\u00e8re Jean Servier, mort il y a quelques ann\u00e9es, d\u00e9finissait ainsi la voie de la pl\u00e9nitude: libert\u00e9 et dignit\u00e9. Les vertus que nous d\u00e9fendons et pratiquons sont imm\u00e9moriales. De nombreuses th\u00e9ories quant aux origines historiques de la franc-ma\u00e7onnerie ont fait l\u2019objet de controverses vari\u00e9es, toutes convaincues du bien-fond\u00e9 de leur point de vue. Ces hypoth\u00e8ses, souvent adoss\u00e9es \u00e0 une documentation aussi vaste que s\u00e9rieuse, ne semblent pas toujours r\u00e9pondre aux questions pos\u00e9es. En effet, o\u00f9 et quand na\u00eet la franc-ma\u00e7onnerie? L\u00e0 o\u00f9 sans doute on ne pense pas \u00e0 la chercher: dans l\u2019individu lui-m\u00eame, donc hic et nunc, \u00abpartout\u00bb et depuis \u00abtoujours\u00bb, aux \u00aborigines de l\u2019humanit\u00e9\u00bb, comme le pr\u00e9cisent les Grandes Constitutions.<\/p>\n<p>L\u2019institution ma\u00e7onnique n\u2019est que le cadre ext\u00e9rieur, visible, de la pratique de l\u2019Art royal, celui d\u2019une immanence initiatique proc\u00e9dant d\u2019un d\u00e9sir de connaissance de la vie et de la mort, du myst\u00e8re de l\u2019homme, intimement et essentiellement li\u00e9e \u00e0 celle du myst\u00e8re de Dieu. Dieu est l\u2019aspect sublime de l\u2019homme.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9sir a toujours pr\u00e9exist\u00e9 et les moyens de parvenir \u00e0 sa satisfaction ont toujours pris l\u2019apparence d\u2019un \u00e9difice symbolique \u00e0 construire &#8211; ou \u00e0 reconstruire (ordo ab chaos). Le mythe de la chute de l\u2019\u00e9meraude du front de Lucifer, celui de la transgression d\u2019Adam ou de Prom\u00e9th\u00e9e, parmi d\u2019autres, est une constante de la tradition jud\u00e9o-hell\u00e9no-chr\u00e9tienne. Il culpabilise l\u2019\u00abhomo occidentalis\u00bb, le d\u00e9fait, le plonge dans les affres du remords, mais lui sugg\u00e8re aussi une sortie heureuse vers un nouveau lui-m\u00eame, lui proposant la voie initiatique afin qu\u2019il renaisse, purifi\u00e9, renouvel\u00e9. Descartes postule: \u00abJe pense, donc Dieu est\u00bb. \u00c0 nous de le trouver!\u2026<\/p>\n<p>Avouons qu\u2019un t\u00e9moin impartial &#8211; si tant est qu\u2019il en existe &#8211; pourrait s\u2019interroger sur la sant\u00e9 mentale de l\u2019homme occidental, tortur\u00e9! \u00c0 c\u00f4t\u00e9, l\u2019\u00abhomo orientalis\u00bb semble faire figure de sage tranquille, immerg\u00e9 dans l\u2019immanence divine.<\/p>\n<p>On doit se souvenir qu\u2019au moyen \u00e2ge, la r\u00e9alisation du chef-d\u2019oeuvre est un acte religieux. L\u2019artefact qui sort des mains de l\u2019homme est une cr\u00e9ation endog\u00e8ne, mais Dieu est en l\u2019homme et dirige sa main. Le cr\u00e9ateur est un artiste, et son chef-d\u2019oeuvre est justement sa propre cr\u00e9ation \u00e0 l\u2019image de Dieu. \u00abDieu cr\u00e9a l\u2019homme \u00e0 son image\u00bb dit la Bible. L\u2019homme ne cesse-t-il pas de vouloir retrouver Dieu en se recr\u00e9ant lui-m\u00eame, en recherchant sa propre perfection, en devenant lui-m\u00eame son propre chef-d\u2019oeuvre? Certes, mais cette approche de la perfection &#8211; cette individuation au sens o\u00f9 C.G. Jung l\u2019entendait &#8211; est aussi une lib\u00e9ration. Lib\u00e9ration de ses pulsions instinctives, catharsis, puis accession \u00e0 la dignit\u00e9 et au bonheur, en un mot \u00e0 correspondre \u00e0 tout ce qu\u2019il est en puissance de devenir.<\/p>\n<h2>Compas, \u00e9querre et si\u00e8cles des lumi\u00e8res<\/h2>\n<p>De tout temps, les deux outils symboliques majeurs qui servirent \u00e0 la reconstruction de l\u2019homme furent, par essence, le compas et l\u2019\u00e9querre, auxquels s\u2019ajouta le signe trac\u00e9 sur un support, transmetteur de la pens\u00e9e: l\u2019\u00e9criture (le volume de la loi sacr\u00e9e). L\u2019\u00e9querre est symbole de la terre, de l\u2019homme; le compas est symbole du ciel, de Dieu. D\u00e8s lors, le temps et l\u2019espace ne comptent plus; le syst\u00e8me est r\u00e9p\u00e9titif, o\u00f9 que l\u2019on se trouve.<\/p>\n<p>L\u2019Orient n\u2019est pas \u00e9tranger \u00e0 ce symbolisme. En Chine par exemple, l\u2019histoire traditionnelle commence avec les Trois Augustes san houang qui furent: Fou-hi, Niu-koua, Chen-nong, les trois rois mythiques. Nous sommes entre 4480 &amp; 4365 A.C. Sur une tr\u00e8s ancienne estampe du d\u00e9but du premier mill\u00e9naire de notre \u00e8re, Fou-hi et Niu-koua sont repr\u00e9sent\u00e9s face \u00e0 face sous la forme d\u2019individus \u00e0 bustes humains et \u00e0 queues de poissons entrelac\u00e9es. Fou-hi tient dans sa main droite un compas et Niu-koua une \u00e9querre dans la sienne. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, plus pr\u00e8s de nous, c\u2019est la M\u00e9sopotamie protosum\u00e9rienne d\u2019Obeid; les plus anciennes traces \u00e9gyptiennes datent de plus ou moins 3600 ans A.C.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne initiatique manifest\u00e9 sous la forme de symboles pr\u00e9existe dans toute d\u00e9marche m\u00e9taphysique, et les plans des temples au cours de l\u2019histoire, se sont identifi\u00e9s au corps de l\u2019homme, \u00e9difices \u00e9lev\u00e9s \u00e0 la gloire de Dieu dans l\u2019homme. Ainsi, l\u2019architecte est-il l\u2019arch\u00e9type du ma\u00eetre, celui qui dirige la construction du temple, la construction de l\u2019homme, celui qui conduit vers Dieu; c\u2019est l\u2019initiateur.<\/p>\n<p>Cette dualit\u00e9 Homme\/Dieu \u00e9clot \u00e0 une dimension nouvelle, se manifeste plus fortement au \u00absi\u00e8cle des Lumi\u00e8res\u00bb qui va offrir \u00e0 l\u2019homme la possibilit\u00e9 d\u2019exister librement. Certes, les conditions politiques varieront d\u2019une culture \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre; ces mouvements poseront probl\u00e8me, mais le fondement d\u2019une r\u00e9alisation existentielle sera d\u00e9sormais d\u00e9fini. Le mouvement sera irr\u00e9versible.<\/p>\n<h2>Humanisme et Humanisme<\/h2>\n<p>La philosophie des Lumi\u00e8res est associ\u00e9e \u00e0 l\u2019humanisme, l\u2019humanisme \u00e0 la franc-ma\u00e7onnerie et la franc-ma\u00e7onnerie aux droits de l\u2019homme. Nous y reviendrons. Ce \u00absi\u00e8cle des Lumi\u00e8res\u00bb n\u2019est pas unique dans l\u2019histoire du genre humain. Des p\u00e9riodes de rupture, quelles que soient<\/p>\n<p>les civilisations ou les continents, accompagn\u00e9es de guerres sanglantes qui ne sont, au niveau sup\u00e9rieur, que l\u2019art de conduire les \u00c9tats, mais aussi d\u2019accoucher douloureusement de \u00abl\u2019homme libre\u00bb, ponctuent l\u2019histoire. Cette conqu\u00eate de l\u2019homme pour sa libert\u00e9, cette lutte sempiternellement renouvel\u00e9e sur l\u2019asservissement, toute action politique dans ce sens, toute volont\u00e9 existentielle, auront l\u2019humanisme pour toile de fond. On ne prendra pas parti pour ou contre telle ou telle d\u00e9finition classique de l\u2019humanisme. Feuerbach, Marx, Nietzsche, Sartre et pourquoi pas Protagoras, P\u00e9trarque, Guillaume Bud\u00e9, \u00c9rasme ou Kierkegaard ont eu la leur, pourquoi n\u2019aurions-nous pas la n\u00f4tre? Quelle peut-elle \u00eatre? De toute fa\u00e7on partielle, non exhaustive et subjective. Restons modestes!\u2026 Pic de la Mirandole dans son discours De dignitare hominis \u00e9crit: \u00abJ\u2019ai lu, dans les livres des Arabes, qu\u2019on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l\u2019homme\u00bb. Adh\u00e9rons donc \u00e0 cette formulation et tentons de la d\u00e9velopper, comme la pratique empirique de notre art nous y invite: tendre vers un mod\u00e8le de perfection humaine \u00e0 l\u2019image de Dieu, dont le d\u00e9veloppement passe par diff\u00e9rentes \u00e9tapes: \u00e9thique chez les moralistes, esth\u00e9tique chez les artistes, social chez les politiques. \u00c9closion permanente, continuelle, d\u2019une science de l\u2019esprit; expression harmonieuse que l\u2019homme se fait de lui-m\u00eame dans son accomplissement intellectuel et spirituel. Proposition qui nous montre la voie m\u00e9diane entre la tendance \u00abprogressiste\u00bb d\u00e9sireuse d\u2019adapter, quels que soient les moyens, la d\u00e9marche initiatique \u00e0 l\u2019\u00e9volution du monde moderne &#8211; voire \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9der -, et la tendance \u00abtraditionaliste\u00bb &#8211; \u00abtraditioniste\u00bb aurait dit Ren\u00e9 Gu\u00e9non &#8211; \u00e0 tout le moins conservatrice, soucieuse de conserver \u00e0 l\u2019identique les valeurs fondatrices du pass\u00e9. \u00c9ternelle et insoluble querelle des Anciens et des Modernes dont la polarit\u00e9 a toujours \u00e9t\u00e9 grosse du progr\u00e8s de la raison.<\/p>\n<h2>La Renaissance<\/h2>\n<p>N\u00e9 de la Renaissance, au sortir d\u2019un moyen \u00e2ge mystique, l\u2019humanisme appara\u00eet au XVIIIe si\u00e8cle comme mod\u00e8le socioculturel id\u00e9al. L\u2019\u00e9bauche de la r\u00e9alisation factuelle d\u2019une utopie latente depuis toujours. Ce qui diff\u00e9rencie de mani\u00e8re fondamentale la Renaissance du moyen \u00e2ge est la cr\u00e9ation d\u2019un homme concret, personnellement responsable de ses pens\u00e9es et de ses actes. Un individu qui d\u00e9couvre la notion d\u2019\u00e9thique individuelle, privil\u00e9giant la recherche de v\u00e9rit\u00e9s \u00e0 l\u2019acquisition de certitudes, pr\u00e9c\u00e9dant en cela Descartes. Ma\u00efeutique et dialectique socratiques concourent \u00e0 une interrogation sur le savoir. L\u2019homme se pose des questions, d\u2019abord sur lui-m\u00eame, puis d\u00e9couvre les autres par la dialectique. \u00c9rasme \u00e9crit dans les Antibarbares: \u00abseule la culture litt\u00e9raire ou la parole sont capables de transformer des sauvages [ou des hommes de pierre] en personnes cultiv\u00e9es et de moeurs honn\u00eates\u00bb. De la m\u00eame mani\u00e8re peut-on d\u00e9celer un futur \u00abSi\u00e8cle des lumi\u00e8res\u00bb dans cette autre proph\u00e9tique citation d\u2019\u00c9rasme o\u00f9 l\u2019on voit d\u00e9j\u00e0 poindre une sorte de la\u00efcisation culturelle: \u00abl\u2019homme ne na\u00eet point homme, mais le devient gr\u00e2ce \u00e0 son d\u00e9veloppement socioculturel \u00bb.<\/p>\n<p>Rappelons que la base \u00e9ducationnelle pr\u00e9voyait d\u00e8s l\u2019origine une p\u00e9dagogie appliqu\u00e9e \u00e0 l\u2019enfant par un ma\u00eetre, son \u00e9mergence d\u2019un monde de nature \u00e0 un monde de culture (De pueris instituendis, \u00c9rasme 1529 &#8211; De l\u2019\u00e9ducation lib\u00e9rale des enfants), mais sans contrainte, sans imposition d\u2019un mode de pens\u00e9e, sans confiscation de l\u2019esprit. Ces exercices intellectuels \u00e9taient assortis d\u2019exercices physiques. On pratiquait le sens du dialogue de ma\u00eetre \u00e0 \u00e9l\u00e8ve, et avant tout professait le respect de la personne humaine. On retrouve l\u00e0 les bases m\u00eame de l\u2019\u00e9closion sereine, harmonieuse de la pens\u00e9e et du corps chez les Grecs. Ce mode d\u2019\u00e9ducation humaniste ira dans le \u00absens de l\u2019histoire\u00bb, ne cessera de servir de cadre \u00e0 un \u00e9panouissement lib\u00e9r\u00e9 de l\u2019individu dans la Soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une \u00e9lite responsable devant Dieu et les hommes de l\u2019\u00e9radication d\u2019un mysticisme d\u00e9natur\u00e9 et de la lib\u00e9ration de superstitions \u00e9touffantes et paralysantes. Ces \u00e9lites politiques humanistes fond\u00e8rent les nouveaux principes de la d\u00e9mocratie moderne et ses diverses applications, toutes issues d\u2019Ath\u00e8nes: les limbes d\u2019un \u00e2ge nouveau, pr\u00e9mices d\u2019un monde se lib\u00e9rant de l\u2019oligarchie des princes et des \u00c9glises. Libert\u00e9 de langage et d\u2019expression. Mais que l\u2019on ne s\u2019y trompe point, \u00abma\u00eetre du mot humain, l\u2019humanisme reste le fid\u00e8le serviteur du verbe divin comme l\u2019ami des hommes\u00bb (2).<\/p>\n<p>Dans ce s\u00e9isme de la pens\u00e9e, trois dates majeures sont \u00e0 rapprocher: celles de la naissance et de la mort de trois des personnages essentiels de la Renaissance: \u00c9rasme (1469-1536), Luther (1483-1546), enfin Ignace de Loyola (1491-1556). \u00c9rasme est l\u2019un des piliers intellectuels de la Renaissance, Luther, l\u2019avatar th\u00e9ologique naturel, enfin Loyola, le contrer\u00e9formateur, qui tentera et r\u00e9ussira \u00e0 persuader les autorit\u00e9s papales du danger d\u2019une s\u00e9cession des princes d\u2019avec Rome. En effet, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, le \u00abmal\u00bb courait vite. On se souviendra qu\u2019Henri VIII roi d\u2019Angleterre se s\u00e9parait de Rome en 1534, en d\u00e9pit de l\u2019opposition de l\u2019humaniste Thomas More, premier chancelier du royaume, qui fut condamn\u00e9 \u00e0 mort et ex\u00e9cut\u00e9. Saint Ignace, lui, ne renouait pas avec le pass\u00e9; il organisait une \u00ab\u00c9glise de l\u2019ombre\u00bb, laquelle, par une casuistique adapt\u00e9e au cas par cas, \u00e9tablirait un lien entre archa\u00efsme et modernit\u00e9. Notons aussi au passage l\u2019ind\u00e9fectible amiti\u00e9 qui liait alors \u00c9rasme, Sir Thomas More et Machiavel, se r\u00e9unissant p\u00e9riodiquement deux fois par an o\u00f9 que ce soit, \u00e0 l\u2019\u00e9cart des turbulences du monde. Les plans de la reconstruction de l\u2019homme \u00e9taient trac\u00e9s, restait \u00e0 construire le temple.<\/p>\n<h2>Newton et l\u2019\u00e2ge des Lumi\u00e8res<\/h2>\n<p>L\u2019\u00e2ge des Lumi\u00e8res, celui qui vit la retentissante expansion de la francma\u00e7onnerie, commence bien avant le XVIIIe si\u00e8cle. Il succ\u00e8de \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique qui scl\u00e9rosa la politique europ\u00e9enne pendant le \u00abGrand Si\u00e8cle\u00bb et le r\u00e8gne de Louis XIV en France, souverain dont l\u2019obstination \u00e0 refuser toute r\u00e9forme conduira le pays \u00e0 la r\u00e9volution, ce si\u00e8cle qui allait s\u2019achever par une des plus grandes erreurs politiques de l\u2019histoire: la r\u00e9vocation de l\u2019\u00c9dit de Nantes. Mais la r\u00e9volution des esprits est d\u00e9j\u00e0 en marche, point n\u2019est besoin d\u2019effusion de sang pour la mener \u00e0 bien; l\u2019\u00aberreur\u00bb de 1789 conduira la France \u00e0 l\u2019Empire, et l\u2019Empire \u00e0 la d\u00e9testation de ce pays par toute l\u2019Europe. Et m\u00eame si le classicisme fran\u00e7ais du XVIIe si\u00e8cle de l\u2019 \u00ab\u00c9cole de Versailles\u00bb peut pr\u00e9tendre rivaliser avec les \u00e2ges d\u2019or culturels d\u2019Ath\u00e8nes ou de Rome, le pays le plus avanc\u00e9 d\u2019Europe dans les domaines de la r\u00e9flexion philosophique, scientifique ou politique n\u2019\u00e9tait pas la France, mais l\u2019Angleterre.<\/p>\n<p>En effet, si les \u00c9tats transalpins furent le berceau de la Renaissance, Londres et l\u2019Angleterre, pays de tol\u00e9rance, furent celui de la philosophie des Lumi\u00e8res. Le centre, le pivot, l\u2019\u00e9l\u00e9ment capital de ce si\u00e8cle, fut Isaac Newton, le savant. Mais le penseur, lui, bien que croyant convaincu de la pr\u00e9sence de Dieu dans l\u2019univers qu\u2019il d\u00e9chiffre est un positiviste avant la lettre. Le paradoxe n\u2019est qu\u2019apparent lorsqu\u2019on le voit associer le savoir et la foi, n\u2019excluant cependant pas leur dissociation, en tout cas leur d\u00e9veloppement s\u00e9par\u00e9. Cette remise en ordre des r\u00f4les respectifs de Dieu et de l\u2019homme est le fondement m\u00eame de cette philosophie du XVIIIe si\u00e8cle. Le r\u00e8gne de Newton s\u2019\u00e9tend de la physique \u00e0 la th\u00e9ologie et l\u2019on peut ne pas craindre de dire que le \u00absi\u00e8cle des Lumi\u00e8res\u00bb fut sans doute celui o\u00f9 les concepts m\u00e9taphysiques furent traduits en formules math\u00e9matiques.<\/p>\n<p>Pour mieux comprendre le sens de l\u2019\u00e9volution qui conduisit \u00e0 cette \u00abr\u00e9volution \u00bb que fut le \u00absi\u00e8cle des Lumi\u00e8res\u00bb, il convient de revoir rapidement l\u2019histoire de l\u2019Angleterre, et \u00e0 l\u2019occasion celle de l\u2019Europe. Ce XVIIIe si\u00e8cle anglais est la suite historique d\u2019une p\u00e9riode de tumulte qui a vu des troubles int\u00e9rieurs conduisant au r\u00e9gicide de Charles Ier (1649) et l\u2019av\u00e8nement d\u2019Olivier Cromwell, lequel installera un r\u00e9gime parlementaire, vite transform\u00e9 en dictature. La nation anglaise, profond\u00e9ment monarchique, se d\u00e9barrassera de Cromwell, mais restera marqu\u00e9e par l\u2019esprit de la repr\u00e9sentation constitutionnelle du parlementarisme, le corollaire de celui-ci \u00e9tant le sens de la responsabilit\u00e9 et de la libert\u00e9 individuelle, qui conduira en 1679 au premier acte de tol\u00e9rance: l\u2019Habeas Corpus. D\u00e8s lors, \u00abl\u2019absolutisme\u00bb royal sera contr\u00f4l\u00e9 et limit\u00e9 par les Chambres et fera de l\u2019Angleterre une monarchie constitutionnelle. Rappelons \u00e0 titre de comparaison, comme on l\u2019a vu plus haut, que nous sommes au milieu du \u00abGrand Si\u00e8cle\u00bb fran\u00e7ais de Louis XIV qui fut sans doute le plus intol\u00e9rant de l\u2019histoire de ce pays et l\u2019origine d\u2019une r\u00e9volution aussi inutile que brutale et sanglante.<\/p>\n<h2>La \u00abRoyal Society\u00bb et la franc-ma\u00e7onnerie<\/h2>\n<p>L\u2019ann\u00e9e 1662 est celle de la fondation de la \u00abRoyal Society\u00bb dont la formidable influence sera \u00e0 l\u2019origine de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie mondiale britannique du XIXe si\u00e8cle, et, par voie de cons\u00e9quence, de celle des Etats-Unis aujourd\u2019hui. N\u2019ayons pas peur d\u2019avancer que la R.S. a fond\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 anglo-saxonne moderne (notons qu\u2019aujourd\u2019hui l\u2019astrophysicien Steven Hawkins occupe la chaire que d\u00e9tint Isaac Newton).<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9e bien avant l\u2019\u00e2ge des Lumi\u00e8res. Le d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle voit en effet le projet de la cr\u00e9ation d\u2019une \u00abacad\u00e9mie royale\u00bb qui aurait vocation de donner \u00e0 l\u2019ensemble de la communaut\u00e9 scientifique un cadre l\u00e9gitime dont le but serait exclusivement consacr\u00e9 \u00e0 la recherche fondamentale des sciences de la nature.<\/p>\n<p>Sir Francis Bacon (1551-1626), lord-chancelier du roi Jacques 1er, pressent que le vrai doit \u00eatre d\u00e9couvert derri\u00e8re les formations id\u00e9ologiques pr\u00e9scientifiques, souvent incoh\u00e9rentes. Il est en quelque sorte le h\u00e9raut de la civilisation technicienne. En 1616, les grandes lignes du projet sont \u00e9bauch\u00e9es mais reprises seulement en 1645 par le savant allemand Theodor Haak, professeur \u00e0 Oxford qui pr\u00e9conise la r\u00e9union hebdomadaire de la communaut\u00e9 scientifique afin que des rapports r\u00e9guliers sur les progr\u00e8s de la recherche puissent \u00eatre r\u00e9dig\u00e9s. Cette premi\u00e8re assembl\u00e9e de scientifiques prend le nom d\u2019 \u00abinvisible college\u00bb, sorte de coll\u00e8ge scientifique auquel se joint, entre autres, l\u2019Allemand Hartlib, lui-m\u00eame membre d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te \u00e0 but humanitaire en Allemagne: Antilia (1600). Hartlib est li\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 avec Elias Ashmole, franc-ma\u00e7on, et l\u2019\u00e9crivain philosophe Robert Samber, l\u2019un comme l\u2019autre futurs membres de la R.S. Mais c\u2019est finalement sous l\u2019impulsion du naturaliste Robert Boyle que le coll\u00e8ge invisible, devenu le 28 novembre 1660 le: College for promotion of Physico-Mathematical Experimental Learning, prend en 1662 le nom de \u00abRoyal Society\u00bb, fond\u00e9e officiellement la m\u00eame ann\u00e9e par le roi Charles II.<\/p>\n<p>Il serait faux de croire que la R.S. \u00e9tait compos\u00e9e uniquement de scientifiques. Philosophes, \u00e9crivains, membres de la noblesse anglaise, penseurs de l\u2019Europe enti\u00e8re s\u2019y retrouvent en communaut\u00e9 d\u2019hommes libres. Y r\u00e8gne un climat fraternel, d\u2019ouverture d\u2019esprit et de tol\u00e9rance o\u00f9 les conflits religieux sont proscrits, les diff\u00e9rences nivel\u00e9es, les exc\u00e8s du puritanisme exclus, comme ce doit l\u2019\u00eatre d\u2019une communaut\u00e9 scientifique\u2026 et humaniste, l\u2019un n\u2019allant pas sans l\u2019autre. Cette attitude est parfois critiqu\u00e9e par certains membres de cette institution \u00e9litaire. Ainsi, le Dr. William Stukeley, c\u00e9l\u00e8bre arch\u00e9ologue, ami de Newton (membre de l\u2019Antiquarian Society \u00e0 laquelle appartenait le philosophe John Locke, initi\u00e9 le 6 janvier 1721, plus tard V.M.) se disait choqu\u00e9 de cette ambiance irrespectueuse en jugeant ses pairs \u00abdemi-philosophes\u00bb, incroyants ou \u00abstupid atheists\u00bb\u2026<\/p>\n<p>Certes, la m\u00e9taphysique n\u2019\u00e9tait pas le point fort de cette acad\u00e9mie de savants, mais Dieu n\u2019y \u00e9tait pas absent, chacun ayant le sien, bien entendu: ce G.A.D.L.U. \u00abintention finaliste manifeste, moteur secret de toute vie et de son \u00e9volution progressive vers plus, d\u2019amour, de libert\u00e9, d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de fraternit\u00e9, donc vers une humanit\u00e9 meilleure et plus accomplie\u00bb (3). Quoi qu\u2019il en soit, le Guide du Franc-Ma\u00e7on nous apprend qu\u2019\u00aben 1723, parmi les effectifs des quatre Loges fondatrices de la Grande Loge de Londres, vingt-quatre Fr\u00e8res \u00e9taient membres de la Royal Society et seize autres allaient le devenir \u00e0 court terme. Entre 1723 et 1730, sur les deux cent cinquante membres, savants, philosophes, encyclop\u00e9distes, math\u00e9maticiens, physiciens, que comptera la Society, quatre-vingt neuf appartenaient \u00e0 la Ma\u00e7onnerie d\u2019une mani\u00e8re certaine\u00bb (4). En r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 la fin de 1730, le quart de la R.S. \u00e9tait compos\u00e9 de membres de la \u00abGrand Lodge\u00bb, parmi lesquels l\u2019astronome Lord George Parker, le math\u00e9maticien Martin Folkes pr\u00e9sident de la R.S. et membre de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise (1742). James Douglas, physicien et 14e comte de Morton, pr\u00e9sident de la R.S. de 1764 \u00e0 1768, Grand Ma\u00eetre d\u2019\u00c9cosse en 1739 et Grand Ma\u00eetre en Angleterre en 1741, membre aussi de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. James Bradley auteur d\u2019importantes d\u00e9couvertes sur l\u2019aberration et la vitesse de la lumi\u00e8re. On s\u2019\u00e9puiserait \u00e0 les citer tous.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la philosophie anglaise de cette \u00e9poque &#8211; dont Voltaire fut le chantre sur le continent &#8211; est profond\u00e9ment humaniste. Elle voit \u00e9merger la primaut\u00e9 d\u2019un \u00abd\u00e9isme\u00bb \u00e9tablissant la croyance &#8211; qu\u2019elle distingue de la foi &#8211; sur la raison plut\u00f4t que sur la r\u00e9v\u00e9lation. Volontairement impr\u00e9cise, cette pratique th\u00e9ologique creuse un foss\u00e9 profond entre la croyance dogmatique des \u00abth\u00e9istes\u00bb, de quelque confession qu\u2019ils soient, et les tenants d\u2019une pens\u00e9e spirituelle lib\u00e9r\u00e9e de tout formalisme pr\u00e9fabriqu\u00e9. L\u2019impr\u00e9cision du \u00abd\u00e9isme\u00bb quant \u00e0 la croyance en Dieu n\u2019implique aucune d\u00e9termination vis-\u00e0-vis de la religion r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. L\u2019esprit m\u00eame de la francma\u00e7onnerie moderne &#8211; celle que nous pratiquons aujourd\u2019hui &#8211; se d\u00e9veloppe parall\u00e8lement \u00e0 ce mouvement philosophique et th\u00e9ologique europ\u00e9en. La r\u00e9action papale ne tardera d\u2019ailleurs pas \u00e0 se faire jour: en 1738, le pape Cl\u00e9ment XII \u00e9noncera la bulle in Eminenti condamnant la francma\u00e7onnerie, bulle \u00e0 laquelle succ\u00e8deront avec un acharnement significatif les bulles: Humanum genus (1884) et Annum ingresi (1902).<\/p>\n<p>Les m\u00fbrissements philosophiques et intellectuels anglais apparaissent aux Europ\u00e9ens de l\u2019\u00e9poque comme un havre de paix. Nous y retrouverons d\u2019ailleurs des \u00abr\u00e9fugi\u00e9s\u00bb fran\u00e7ais fuyant la r\u00e9vocation de l\u2019\u00c9dit de Nantes (J.T. D\u00e9saguliers) et nombre de \u00abpr\u00e9r\u00e9volutionnaires\u00bb, de ceux qui anticipaient la r\u00e9volution de 1789 en France, sans pour autant en imaginer l\u2019inutile sauvagerie.<\/p>\n<h2>L\u2019humanisme am\u00e9ricain<\/h2>\n<p>Comme on l\u2019a vu plus haut, on ne peut pas dissocier le destin de l\u2019Am\u00e9rique de celui de l\u2019Angleterre. Tout d\u2019abord, faisons un peu d\u2019histoire: deux courants de colonisation du territoire nord-am\u00e9ricain se dessinent d\u00e8s le d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle. En 1607 un groupe de marchands britanniques d\u00e9barque au Sud et fonde la ville de Jamestown. Aventuriers de sacs et de corde, ils deviendront bient\u00f4t grands propri\u00e9taires terriens. Leur mentalit\u00e9 est en totale opposition \u00e0 celle des pionniers du Nord qui arrivent par le \u00abMayflower\u00bb en 1620, \u00e0 Cape Cod. Ceux-l\u00e0 sont puritains calvinistes venus d\u2019Angleterre, mercantiles et esclavagistes, ils pourvoieront en main d\u2019oeuvre noire les planteurs du Sud. Au milieu de cette opposition compl\u00e9mentaire va na\u00eetre un troisi\u00e8me groupe, m\u00e9lange ethnique h\u00e9t\u00e9roclite, point de contact entre le Nord et le Sud, et qui sera appel\u00e9 au d\u00e9veloppement extraordinaire que l\u2019on conna\u00eet aujourd\u2019hui. Bien que l\u2019ensemble se ligue pour prendre ses distances d\u2019avec l\u2019Angleterre, les liens culturels subsisteront. L\u2019in\u00e9vitable guerre d\u2019ind\u00e9pendance de 1776 voit l\u2019arriv\u00e9e sur ce th\u00e9\u00e2tre d\u2019un planteur de Virginie qui avait fait l\u2019apprentissage de la guerre contre les Fran\u00e7ais 15 ans plus t\u00f4t: George Washington. N\u00e9cessit\u00e9 fait loi,Washington fait appel aux Fran\u00e7ais &#8211; qu\u2019il conna\u00eet bien &#8211; pour l\u2019aider \u00e0 vaincre les Anglais. Les Fran\u00e7ais, chass\u00e9s du Canada quelque temps plus t\u00f4t par les Anglais, n\u2019h\u00e9sitent pas; l\u2019aubaine est inesp\u00e9r\u00e9e. Quels sont les acteurs de la pi\u00e8ce?: George Washington, lequel envoie Benjamin Franklin, son ambassadeur \u00e0 Paris, pour convaincre Lafayette d\u2019intervenir. Les trois sont francs-ma\u00e7ons, et Franklin membre de la Royal Society. La Constitution am\u00e9ricaine de 1787, premi\u00e8re constitution \u00e9crite de l\u2019histoire, applique les principes de Montesquieu et de Locke, l\u2019un et l\u2019autre membres de la Royal Society\u2026 et francs-ma\u00e7ons. On peut ici imaginer sans risque de se tromper que certains conflits militaires ou politiques se soient r\u00e9solus dans un climat fraternel cr\u00e9\u00e9 par le partage entre adversaires am\u00e9ricains et britanniques d\u2019une certaine \u00e9thique ma\u00e7onnique. Mais dans le sillage du s\u00e9millant et m\u00e9diatique marquis fran\u00e7ais se profilent aussi le baron prussien von Steuben, Kosciusko et Pulaski. Von Steuben avait servi sous Fr\u00e9d\u00e9ric II et se retrouve major g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019arm\u00e9e de Washington; il est francma\u00e7on connu en Prusse puis aux Etats-Unis. Le Polonais Thaddeus Kosciusko est brigadier g\u00e9n\u00e9ral du g\u00e9nie dans l\u2019arm\u00e9e de Washington: une loge &#8211; Kosciusko Loge N\u00b01085 &#8211; porte son nom \u00e0 New York. Le comte Casimir Pulaski, polonais, est brigadier g\u00e9n\u00e9ral de cavalerie dans l\u2019arm\u00e9e des Etats-Unis. Il meurt au combat et le marquis de Lafayette inaugurera sa s\u00e9pulture en 1824 avec l\u2019\u00e9pitaphe: \u00abto Brother Count Pulaski\u00bb. Qui peut encore douter que la franc-ma\u00e7onnerie n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 implicitement pr\u00e9sente dans ce sc\u00e9nario, ou, inversement, ses membres influents auteurs et acteurs de l\u2019av\u00e8nement de cette \u00abnouvelle soci\u00e9t\u00e9\u00bb? Quelques ann\u00e9es plus tard, George Washington pose la premi\u00e8re pierre du Capitole en pr\u00e9sence des membres du Congr\u00e8s, tous rev\u00eatus de leurs d\u00e9cors ma\u00e7onniques, et quels que soient les griefs que l\u2019on puisse adresser aujourd\u2019hui aux Etats-Unis dans l\u2019\u00e9volution de l\u2019histoire du monde, on peut difficilement nier que ce peuple ait jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans celle de la libert\u00e9.<\/p>\n<h2>La philosophie des Lumi\u00e8res en Europe<\/h2>\n<p>Hors de l\u2019Angleterre, les Allemagnes &#8211; \u00e0 l\u2019inverse de la France subissant la tyrannie monarchique &#8211; sont au XVIIe &amp; XVIIIe si\u00e8cle une juxtaposition d\u2019Etats d\u00e9centralis\u00e9s. L\u2019Aufkl\u00e4rung y prend une couleur diff\u00e9rente. Elle est lib\u00e9rale et pi\u00e9tiste au Nord luth\u00e9rien, normalement enclin \u00e0 r\u00e9agir contre le dogmatisme de l\u2019\u00c9glise de Rome. Commun d\u00e9nominateur des classes intellectuelles, elle vise \u00e0 une convergence de la multiplicit\u00e9 (f\u00e9odalit\u00e9 r\u00e9siduelle) vers l\u2019unit\u00e9 (fondation d\u2019un \u00c9tat moderne). R\u00e9unir ce qui est \u00e9pars. Dans ce contexte, l\u2019homme providentiel sera Fr\u00e9d\u00e9ric II, roi de Prusse (franc ma\u00e7on). Il ent\u00e9rine en 1770 l\u2019Acad\u00e9mie de Berlin cr\u00e9\u00e9e \u00e0 l\u2019instigation de Leibniz. On voit se d\u00e9velopper simultan\u00e9ment une floraison d\u2019universit\u00e9s, comme celles de Halle, de G\u00f6ttingen, d\u2019Heidelberg. En revanche l\u2019\u00e9volution du Sud est plus lente malgr\u00e9 l\u2019influence de l\u2019imp\u00e9ratrice Marie-Th\u00e9r\u00e8se et du cor\u00e9gent Joseph II. Les Lumi\u00e8res n\u2019\u00e9claireront que faiblement un pays centralis\u00e9, domin\u00e9 par une \u00c9glise catholique toute puissante. Nous sommes loin de l\u2019humanisme anglo-saxon. \u00c0 titre d\u2019exemple, on saura que le servage y a \u00e9t\u00e9 aboli en 1785 seulement.<\/p>\n<p>L\u2019esprit humaniste qui souffle sur l\u2019Europe soufflera aussi sur la Russie. Pierre 1er (1672-1725) commencera \u00e0 extraire cet immense pays de son immobilisme mill\u00e9naire. L\u2019intelligentsia de l\u2019\u00e9poque ne conna\u00eet en effet pas de fronti\u00e8re. Anglais, Prussiens et Su\u00e9dois s\u00e9journent en Russie et fondent les premi\u00e8res loges ma\u00e7onniques en 1771. Elles seront tr\u00e8s actives. L\u2019aristocratie et la haute bourgeoisie en sont les acteurs. Les princes Nenoitsky, Trubetzko\u00ef, Kukarin, ambassadeur de Russie \u00e0 Stockholm, Gagarine sont titulaires de hautes responsabilit\u00e9s au sein de l\u2019Ordre. L\u2019oeuvre de Pierre Ier sera poursuivie sous le r\u00e8gne de Catherine II (1762 \u00e0 1796), cosmopolite, acquise aux Lumi\u00e8res, mais h\u00e9las sa dilection \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019ouverture des esprits du si\u00e8cle et pr\u00f4n\u00e9e par la franc-ma\u00e7onnerie sera insuffisante pour tol\u00e9rer chez elle les id\u00e9es qui soutiennent la R\u00e9volution fran\u00e7aise, oppos\u00e9es \u00e0 la monarchie. On doit noter au passage que les autorit\u00e9s chr\u00e9tiennes orthodoxes russes ne se sont jamais oppos\u00e9es \u00e0 la franc-ma\u00e7onnerie, contrairement aux j\u00e9suites qui, semble-t-il, auraient appuy\u00e9 Catherine II dans sa d\u00e9marche. Supposition toute gratuite d\u2019ailleurs, que contredit la r\u00e9action du roi de Prusse, Fr\u00e9d\u00e9ric II, favorable aux j\u00e9suites, lors de la dissolution de la Compagnie de J\u00e9sus par le pape Cl\u00e9ment XIV en 1773, et ce en d\u00e9pit de la vive admonestation du ministre du roi Louis XV, le duc de Choiseul (franc-ma\u00e7on et V\u00e9n\u00e9rable de la Loge \u00abLes Enfants de la Gloire\u00bb en 1761).<\/p>\n<p>Plus au sud, l\u2019Espagne et l\u2019Italie font figures de retardataires dans ce mouvement. L\u2019\u00c9glise de Rome y est solidement implant\u00e9e et \u00abveille au grain\u00bb, tentant de juguler les \u00abLumi\u00e8res\u00bb, allant jusqu\u2019\u00e0 les qualifier d\u2019h\u00e9r\u00e9sie. \u00c9tonnante r\u00e9action de la part d\u2019un pays &#8211; il est vrai pas encore unifi\u00e9 &#8211; qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de la Renaissance, de la floraison des arts et des sciences. L\u2019Espagne, elle, semble toujours immerg\u00e9e dans l\u2019ivresse de la reconqu\u00eate de son sol sur les \u00abBarbares\u00bb et de l\u2019invasion am\u00e9ricaine o\u00f9 le moins qu\u2019on puisse dire est que la tol\u00e9rance n\u2019y \u00e9tait pas monnaie courante.<\/p>\n<h2>Une esp\u00e9rance pour l\u2019humanit\u00e9<\/h2>\n<p>La lutte contre toute forme d\u2019oppression prend, d\u00e8s lors, non plus celle d\u2019un combat mais d\u2019une vague que rien n\u2019arr\u00eatera plus d\u00e9sormais. La d\u00e9mocratie dont notre pays conna\u00eet une des formes les plus avanc\u00e9es, en d\u00e9pit de ses lourdeurs cr\u00e9atrices d\u2019immobilisme, va conna\u00eetre une expansion r\u00e9guli\u00e8re. Aujourd\u2019hui en 2006, apr\u00e8s le d\u00e9mant\u00e8lement de l\u2019Union sovi\u00e9tique et l\u2019\u00e9clatement de la Yougoslavie, on compte 193 pays ind\u00e9pendants sur la terre dont 151 peuvent l\u00e9gitimement revendiquer la qualit\u00e9 de d\u00e9mocratie. Parmi ceux-ci, 51 sont des d\u00e9mocraties parlementaires, 44 des d\u00e9mocraties pr\u00e9sidentielles, 39 des r\u00e9publiques multipartites, 17 des monarchies parlementaires. Certes, leur poids d\u00e9mographique est variable; on peut difficilement comparer les 33000 habitants du Liechtenstein au milliard d\u2019\u00e2mes de l\u2019Inde, mais il semble que les hommes aient trouv\u00e9 l\u00e0 une voie vers la convivialit\u00e9, en d\u00e9pit de toutes formes de rejet x\u00e9nophobe, inh\u00e9rent \u00e0 la nature humaine.<\/p>\n<p>On ne peut pas non plus \u00e9voquer cette grande esp\u00e9rance pour l\u2019humanit\u00e9, sans penser \u00e0 Jean-Jacques Rousseau. Celui-ci fut sans doute \u00able Newton du monde moral\u00bb comme se plaisait \u00e0 le dire Kant. Oublions chez lui les contradictions, la querelle avec Voltaire, pour nous souvenir de l\u2019\u00c9mile, de la Nouvelle H\u00e9lo\u00efse, du Contrat social et des Confessions o\u00f9 se dessinent clairement les voies qui conduisent \u00e0 l\u2019essence de l\u2019homme et apportent les recettes \u00e0 son bonheur. Utopie penseront certains? Sans doute, mais le r\u00eave est la nourriture de l\u2019homme \u00e0 la condition, bien s\u00fbr, de ne pas en \u00eatre le jouet, comme nous y invite R. Kipling. Tel fut peut-\u00eatre Rousseau: un r\u00eaveur incontinent se r\u00e9fugiant contre les agressions de tous ceux qui ne l\u2019entendaient pas, mais qui fut post mortem l\u2019un des penseurs les plus influents sur le comportement des hommes du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Condorcet, c\u00e9l\u00e8bre math\u00e9maticien fran\u00e7ais (franc-ma\u00e7on), membre de l\u2019Acad\u00e9mie des Sciences et de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, auteur de \u00abl\u2019Esquisse d\u2019un tableau historique des progr\u00e8s de l\u2019esprit humain\u00bb, \u00e9crivait: \u00abOccup\u00e9 \u00e0 m\u00e9diter depuis longtemps sur les moyens d\u2019am\u00e9liorer le sort de l\u2019humanit\u00e9, je n\u2019ai pu me d\u00e9fendre de croire qu\u2019il n\u2019y en a r\u00e9ellement qu\u2019un seul: c\u2019est d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer le progr\u00e8s des Lumi\u00e8res\u00bb. Ce qui ne veut pas dire que le rationalisme naissant occultait ou rompait le rapport avec Dieu, mais que ce rapport se d\u00e9tachait d\u2019une th\u00e9ologie obsol\u00e8te au terme de laquelle l\u2019esprit, cr\u00e9ateur des religions, se trouvait emprisonn\u00e9 dans le syst\u00e8me de celles-ci et ne cessait de tenter de s\u2019en lib\u00e9rer. D\u00e9sormais le rapport est celui de l\u2019homme \u00e0 l\u2019homme, un rapport existentiel qui toutefois ne nie pas Dieu. Concept th\u00e9ologique nouveau, certes, mais dont on pouvait d\u00e9j\u00e0 trouver la trace chez Spinoza selon une formule rapport\u00e9e par Tschirnaus \u00e0 Leibniz: \u00abLes philosophes vulgaires commencent par les cr\u00e9atures; Descartes commence par l\u2019esprit; moi je commence par Dieu\u00bb, m\u00e9thode d\u00e9ductive d\u00e9iste dont le principe prend son essor dans l\u2019\u00catre absolu et immanent.<\/p>\n<p>L\u2019aspect th\u00e9ologique du si\u00e8cle des lumi\u00e8res d\u00e9borde toute forme de pi\u00e9tisme et privil\u00e9gie l\u2019analyse intellectuelle \u00e0 laquelle s\u2019ajoute une forme de monisme \u00e9pist\u00e9mologique suscit\u00e9 par Newton, dont on devait vite se rendre compte qu\u2019il ne conduisait nulle part.<\/p>\n<p>L\u2019esp\u00e9rance \u00e9tait dans la rupture des cha\u00eenes, dans l\u2019issue du combat contre toute forme d\u2019oppression, quelle qu\u2019elle f\u00fbt, et qui d\u00e9bouchait sur un existentialisme spirituel si bien \u00e9nonc\u00e9 par Kierkegaard. Ainsi s\u2019\u00e9labore un mouvement humaniste conduit par les esprits les plus lib\u00e9r\u00e9s de l\u2019\u00e9poque, parmi lesquels on rencontre les francs-ma\u00e7ons les plus c\u00e9l\u00e8bres, et qui aidera chaque individu \u00e0 comprendre sa libert\u00e9, sa responsabilit\u00e9, \u00e0 se comprendre comme absolu commencement, comme rupture existentielle.<\/p>\n<h2>Le devoir de m\u00e9moire<\/h2>\n<p>Francs-ma\u00e7ons aujourd\u2019hui, il semble qu\u2019il faille s\u2019interroger. Qui sommesnous? Quelle est l\u2019influence de notre institution dans un monde moderne \u00e9volutif? Qu\u2019y a-t-il entre nous &#8211; hic et nunc &#8211; et ceux qui, au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, au sein de cercles humanistes, contribu\u00e8rent \u00e0 cr\u00e9er les bases, le climat, permettant \u00e0 l\u2019\u00eatre humain \u00abd\u2019acc\u00e9der l\u00e9gitimement \u00e0 sa dignit\u00e9\u00bb? C\u2019est en nous-m\u00eames que nous trouverons la r\u00e9ponse. Certes, la franc-ma\u00e7onnerie d\u00e9range. En cela, elle remplit son r\u00f4le. Sans reprendre \u00e0 notre compte cette phrase qu\u2019on attribue \u00e0 Ignace de Loloya qui d\u00e9finissait ainsi l\u2019ordre des j\u00e9suites: \u00abS\u2019il advenait jamais un jour que nous devinssions populaires, cela voudrait dire que nous avons failli \u00e0 notre mission\u00bb, nous devons savoir assumer l\u2019impopularit\u00e9. Toute entrave au pr\u00eat-\u00e0-penser est sujette au m\u00eame opprobre de la part de ceux qui exercent le pouvoir sur les masses.<\/p>\n<p>Souvent nous n\u2019avons pas su veiller \u00e0 ne pas admettre parmi nous les tartuffes qui permirent \u00e0 nos d\u00e9tracteurs de nous diffamer, \u00abnettoyer nos rangs\u00bb des maffieux ou des \u00abillumin\u00e9s\u00bb de toute esp\u00e8ce, \u00e9viter que l\u2019on tra\u00eene dans la boue une r\u00e9putation que nous devons \u00e0 nos glorieux pr\u00e9d\u00e9cesseurs. On ne trouvera pas ici de recettes pour nous conduire vers l\u2019avenir; elles sont nouvelles, in\u00e9dites, \u00e0 cr\u00e9er. Elles doivent na\u00eetre de notre imagination et de notre initiative. Assises sur les fondements traditionnels de l\u2019Ordre, on doit veiller \u00e0 ce qu\u2019elles soient identiques \u00e0 celles qui ont permis aux francsma\u00e7ons du XVIIIe si\u00e8cle de montrer \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 la route de la libert\u00e9. Nous devons nous souvenir de leur exemple pour construire le chemin vers la lumi\u00e8re, \u00e0 jamais inachev\u00e9. Cette lumi\u00e8re est un feu qui peut s\u2019\u00e9teindre \u00e0 tout moment. Nos travaux se d\u00e9roulent au calme des bords d\u2019un lac paisible; il n\u2019en a pas toujours \u00e9t\u00e9 ainsi ailleurs. Nombre de Fr\u00e8res sont morts, victimes des tyrannies, extermin\u00e9s dans les camps nazis ou les goulags sovi\u00e9tiques. C\u2019est autant envers ceux-l\u00e0 qu\u2019envers les prestigieux ma\u00e7ons du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res que nous avons un devoir de m\u00e9moire.<\/p>\n<p>En ce domaine, l\u2019immobilisme, l\u2019absence de cr\u00e9ativit\u00e9, la satisfaction sereine de la quotidiennet\u00e9 tranquille de nos travaux, nos petites querelles intestines, nous \u00e9loignent des solutions radicales, de ce qu\u2019il faudra faire pour avoir une raison d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Notes:<\/p>\n<p>(1) Jean Servier, Histoire de l\u2019Utopie. Collection Id\u00e9es, Ed. Gallimard 1967<br \/>\n(2) E. Battisti, professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Florence<br \/>\n(3) Jacques Trescases in Masonica \u2013 Revue du G.R.A. No 18, p.34<br \/>\n(4) Guide du Franc-Ma\u00e7on, Ed. Groupe de Recherche Alpina, p.90<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il n\u2019y a pas de v\u00e9rit\u00e9 sans lutte pour la v\u00e9rit\u00e9 \u00c0 entendre le mot Lumi\u00e8res, on aurait tendance \u00e0 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":12,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[21],"tags":[],"class_list":["post-1327","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classifiee"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1327","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1327"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1327\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1328,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1327\/revisions\/1328"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1327"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1327"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/old.freimaurerei.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1327"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}